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StratégieÉtudes de cas

Interview exclusive avec James Priso

Sylvain Melchior
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Les véritables enjeux de l'Architecture d'Entreprise aujourd'hui

Dans un contexte où les systèmes d'information sont soumis à des pressions inédites, nous avons rencontré James Priso, expert reconnu et formateur de référence en architecture d'entreprise. Entre anecdotes de terrain, visions stratégiques et conseils pour la nouvelle génération, il nous livre sa lecture d'un métier en pleine mutation.


Sylvain Melchior : Pour entrer dans le cœur de notre sujet, pourrais-tu te présenter et retracer ton parcours ?

James Priso : Je suis marié et papa d'un enfant . Professionnellement, je suis expert en architecture d'entreprise et formateur, fondateur de la société EAC International et directeur Paris du cabinet TINA. J'ai un parcours d'ingénieur généraliste complété par un master spécialisé sur la dynamique des systèmes. J'ai commencé en alternance chez Schneider Electric, où je gérais un référentiel de trois à quatre mille applications. Je suis ensuite passé par Carrefour et plusieurs cabinets de conseil spécialisés. En quinze ans, j'ai accompagné une quinzaine de grands groupes de tous secteurs (SNCF Réseau, GL Events, La Banque Postale, Enedis, le groupe Casino, etc.). J'aime diviser mes activités en deux grandes parties : d'un côté la préparation des transformations (entretien du référentiel, principes fondateurs) et de l'autre l'accompagnement de ces transformations (schémas directeurs, études d'urbanisme, dossiers d'architecture).


Sylvain Melchior : On te connaît aussi énormément en tant que formateur. Comment es-tu devenu la référence francophone sur Togaf ?

James Priso : C'est venu assez naturellement. C'est Pierre Lebrun, un ancien formateur aujourd'hui retraité qui m'avait initialement formé, qui m'a suggéré de devenir formateur à mon tour. Je donnais déjà des cours en salle physique, mais j'ai vite remarqué un manque d'offres en ligne sur Togaf. J'ai lancé mes premiers cours qui sont vite devenus des best-sellers : en deux ans et demi, j'ai formé environ 5 700 personnes dans 127 pays. C'est fascinant de voir que grâce à un standard international comme Togaf, un Suédois, un Ougandais et un Français peuvent se comprendre immédiatement sur la gestion des transformations. Cela montre l'importance vitale d'un langage commun, même si au quotidien chaque entreprise adapte sa propre méthodologie.


Sylvain Melchior : Avec cette vision globale, quels sont selon toi les défis majeurs des SI des grandes entreprises aujourd'hui ?

James Priso : Ils subissent une double pression. On leur demande de réduire les coûts et d'aller aussi vite que les éditeurs SaaS, tout en étant des moteurs d'innovation et de revenus, notamment via l'e-commerce. S'y ajoute une double crainte face aux évolutions comme l'informatique quantique et l'IA générative : les directions générales ont peur que leur business model devienne obsolète, et les DSI craignent d'être dépassés technologiquement et contournés par les métiers . Le défi est d'autant plus grand que les SI français sont souvent une superposition de couches technologiques des années 70, 80, 90 et 2000 qui n'ont jamais été totalement remplacées. Cette dette technique complique l'adoption de l'IA générative, qui exige une excellente qualité de données, un sujet sur lequel beaucoup d'entreprises sont encore attentistes. Enfin, il ne faut pas oublier les enjeux réglementaires liés à la souveraineté européenne (face à la Chine et aux États-Unis) et aux changements climatiques.


Sylvain Melchior : Et face à ces montagnes russes, comment l'architecte d'entreprise se positionne-t-il ? A-t-il toujours le même titre ?

James Priso : L'objectif de l'architecture d'entreprise est de guider de façon effective le changement. Dans toute grande entreprise, il y a toujours quelqu'un qui joue ce rôle : qui analyse l'existant, propose des scénarios de cible, et a des convictions fortes sur la façon dont les applications doivent échanger. Si ce n'est pas un architecte d'entreprise, c'est souvent le DSI, un directeur de projet très puissant et transverse, ou un opérationnel très expert et légitime sur la solution centrale. Mais un DSI qui gère des centaines de personnes n'a pas le temps d'arbitrer les solutions. C'est là que l'architecte d'entreprise est parfait : il est transverse et ne porte pas d'étiquette spécifique (marketing, finance, etc.), ce qui est indispensable sur des projets complexes.


Sylvain Melchior : On débat souvent de sa place dans l'organigramme : sous le CEO ou sous le CIO (DSI) ? Certains parlent même des Product Managers qui feraient le pont...

James Priso : En théorie, les frameworks disent que ça devrait être sous le CEO, mais dans les faits, c'est quasiment toujours sous la DSI, même dans les pays anglo-saxons. Pour être crédible sous le CEO, il faudrait que les architectes aient une véritable expérience opérationnelle (comme avoir été directeur de magasin chez Carrefour) et pas seulement un profil IT. Comme on n'a jamais vraiment su organiser ces doubles profils, le rattachement à la DSI est resté la norme. Concernant les Product Managers, effectivement, ce sont des profils qui font le pont entre la tech et le métier et qui ont de très bonnes compétences pour évoluer vers l'architecture.


Sylvain Melchior : Parlons de la relève. Est-il possible de devenir architecte en sortant d'école ? Quel est l'impact de l'IA sur ces profils juniors ?

James Priso : J'ai moi-même commencé en sortie d'école, ce qui est rare, mais possible. Historiquement, on recrutait des juniors pour gérer le référentiel d'applications, un travail de relance et de collecte très chronophage, essentiel pour les exercices budgétaires et les schémas directeurs. C'était une excellente porte d'entrée car cela donnait une vision transverse du SI (domaines fonctionnels, types d'applications). Évidemment, un junior ne définit pas la cible d'un projet à 5 millions d'euros dès le premier jour ; il monte en gamme avec la légitimité . Cependant, l'IA générative vient bousculer cela. Le référentiel était un travail déclaratif et fonctionnel. Aujourd'hui, l'IA peut remplacer une grande partie de ce travail de saisie . La vraie question se pose alors : si les juniors ne peuvent plus faire ces tâches ingrates qui leur permettaient de se former et d'acquérir une vision globale, comment vont-ils rentrer sur le marché ? Même aidé par l'IA, on te fait difficilement confiance sans les "cicatrices" de l'expérience.


Sylvain Melchior : Pour finir, si on devait parler de tes "10 travaux d'Hercule" ou de tes 100 premiers jours... Quelle est la "touche James Priso" quand tu démarres une mission chez un client ?

James Priso : Ma touche vient beaucoup du conseil en management. Quand j'arrive chez un client, je suis d'abord un psychologue. La priorité absolue est de comprendre le contexte, les jeux de pouvoir, les intérêts des parties prenantes, ainsi que la gouvernance réelle et cachée . Il ne faut surtout pas donner de réponses trop rapides . Ensuite, il faut être une "machine à s'adapter". Je ne déroule jamais la méthodologie Togaf de A à Z. Le client n'en veut pas sous cette forme. Je n'irai jamais challenger la définition qu'a un client de ce qu'est une "application", à moins qu'ils n'en aient aucune et me demandent de partir de zéro. Finalement, ce qui fait un bon architecte, c'est la polyvalence. Mon parcours mêlant conseil, formation et développement commercial me permet d'avoir la technicité, le relationnel et la maturité nécessaires pour trouver les bons compromis.