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L'architecture d'entreprise au service du métier

Sylvain Melchior
Stéphane Vanrechem et Sylvain Melchior lors d’un entretien sur l’architecture d’entreprise.

Un échange avec Stéphane Vanrechem, architecte d'entreprise et ancien analyste Forrester, interviewé par Sylvain Melchior, CEO de Boldo.

Stéphane, merci d'avoir accepté cette interview. Pour commencer, peux-tu nous présenter ton parcours et ton activité actuelle ?

Bonjour, je suis Stéphane Vanrechem. Ça fait 36 ans que je travaille dans l'IT, et je porte le mot « architecte » dans mon poste, officiellement, depuis 13 ans. J'ai été architecte SI, architecte d'entreprise, puis architecte d'entreprise expérimenté à la Société Générale. D'après plusieurs consultants d'ESN avec qui j'ai échangé, la Société Générale est probablement la banque où la pratique de l'architecture est la plus avancée et la plus mature. C'est ce qui m'a valu d'être débauché par Forrester Research, une société d'analystes et d'advisory, en septembre 2022.

Grâce à ton rôle d'analyste, tu bénéficies d'une perspective globale. Quelles sont les principales problématiques auxquelles font face les organisations actuellement ?

Les enjeux que je vois aujourd'hui de par le monde, ce sont bien entendu ceux liés à la mise en œuvre de l'IA. Cette chère IA qui n'a rien d'intelligent, je vous le rappelle, mais qui est capable de répondre à toutes les questions, et ça, c'est magique. Mais attention : un LLM est générique, quel qu'il soit (OpenAI, Anthropic, Mistral), hallucine une fois sur cinq, et ça ne va pas aller en s'arrangeant. En plus, ces IA ont des tics de langage que l'on détecte et qui font réfléchir sur la sincérité des écrits.

Aujourd'hui, les entreprises vous disent que l'IA est un must et que ne pas l'utiliser, c'est se mener à sa perte. Je suis d'accord, personne ne peut faire l'économie de l'IA aujourd'hui. Mais il faut quatre précautions. Premièrement, que l'humain reste le décideur, même s'il est augmenté. Deuxièmement, que l'IA utilisée soit contextualisée au maximum avec de la sémantique (Vector RAG) et de l'ontologie (Graph RAG) propres à l'entreprise, sur des données de qualité quelle qu'en soit la forme. Troisièmement, que le savoir-faire de l'entreprise soit protégé et sécurisé. Et quatrièmement, que l'IA soit utilisée avec le bon niveau de pouvoir et d'influence. En prenant en compte ces quatre précautions, alors l'entreprise pourra aller vers l'excellence.

Et à côté de l'IA, la souveraineté ? C'est un sujet qui anime beaucoup les organisations qu'on voit.

Tout à fait, et ce n'est pas qu'un enjeu européen. Les Américains l'ont bien compris : s'ils veulent pouvoir continuer à inonder le marché, il faut qu'ils proposent des solutions « souveraines ». Par exemple avec S3ns, qui propose un cloud de confiance qualifié SecNumCloud 3.2. S3ns, c'est une société de droit français, créée par Thales avec Google Cloud.

Et il y a une chose dont il faut bien se rendre compte : même si S3ns utilise les fonctionnalités présentes dans Google Cloud, ce n'est pas pour autant que Google aura la capacité de regarder ce qui se passe à l'intérieur du système. La souveraineté S3ns est garantie à 100 % : aucune donnée ne peut être utilisée, détournée ou préemptée par Google Cloud. Une entreprise qui établit un contrat avec S3ns est sûre que rien ne partira aux États-Unis : ça restera en France, ou en Allemagne le cas échéant. La souveraineté est un enjeu considérable, mais elle ne pourra pas être mise en œuvre en un claquement de doigts : il y a beaucoup de choses à faire, et il faudra le faire graduellement.

Dans toute cette complexité, quel est le rôle de l'architecte d'entreprise pour répondre à ces enjeux ?

Le rôle de l'AE n'a qu'un seul objectif, pour moi : servir le métier. C'est ce que je défends depuis un peu plus de dix ans. Alors, je ne dirais pas que cette orientation soit évidente de prime abord, puisque les architectes sont issus à 95 % de l'IT, et donc ils sont moins naturellement amenés à parler avec les métiers. Cette fonction était assurée jusqu'ici par les business analysts et, plus récemment avec l'agile, par les product owners.

Pour moi, l'architecte d'entreprise doit devenir, s'il ne l'est pas déjà, l'interlocuteur privilégié des métiers, afin de mieux servir la stratégie de l'entreprise, d'être mieux en prise avec les besoins métiers et de connaître les irritants ou les pain points, et les processus métiers. Ainsi, au-delà de la gestion du portefeuille applicatif, des flux de données, de la dette technique, de la mise en œuvre de la bonne gouvernance, des bons standards et de l'intégration des technologies émergentes pouvant constituer un intérêt pour le métier, l'architecte, avec son regard neuf sur les processus ou son expertise sur un domaine donné, pourra proposer les meilleures solutions, parfois innovantes, qui feront la différence. L'appropriation des processus métiers par l'architecte représente, à mes yeux, l'endroit où la plus-value est la plus prometteuse.

Je viens du product management, et j'ai toujours partagé cette conviction. Pour toi, l'architecture est plus un rôle qu'une fiche de poste ?

Voilà, exactement. Dans ma carrière, ce que j'essaie de promouvoir, c'est qu'au-delà des hard skills, il y a aussi les soft skills, qui font la vraie valeur de l'architecte pour moi. J'y reviendrai un peu plus loin.

Parlons-en, justement. C'est un domaine qui évolue vite, et tu as été au plus proche des praticiens. Comment l'IA fait-elle évoluer le métier ?

Compte tenu de l'actualité, l'architecte doit assurer que l'IA soit intégrée à l'entreprise en prenant en compte les quatre précautions que je citais précédemment. L'intégration de l'IA dans la pratique d'architecture est essentielle, car de sa bonne intégration dépend l'augmentation des capacités des architectes, non seulement sur le plan des artefacts produits, mais aussi dans la facilitation de la pratique elle-même. L'AE doit donc intégrer l'IA tout en assurant la mise en place de garde-fous. Je pense notamment aux agents d'IA, qui sont des bêtes infatigables, semi-autonomes, et qui pourront aider à la création de valeur. Mais attention à ne pas leur donner trop de pouvoir, ou alors un pouvoir contrôlé. Il faut rester aux commandes, parce que ce sont ces petites bêtes qui sont là 24 h/24 et 7 j/7, et qui n'attendent pas qu'on leur dise quoi faire dès lors qu'on leur a bien donné un cadre de jeu.

Tu sais, il y a encore du chemin à parcourir, et le syndrome de la tour d'ivoire est encore bien vivace. Ma vision, c'est que les architectes sont des personnes intelligentes, mais qui peuvent parfois manquer de bon sens. C'est pourquoi un bon moyen de rester en phase avec la réalité du terrain se résume dans la connexion des outils d'AE, comme le vôtre, Boldo, par exemple, aux différents systèmes qui permettent à l'architecte d'être conscient que ce qu'il a proposé fonctionne. En mettant l'outil d'architecture d'entreprise au centre, ces connexions sont, pour moi, au nombre de onze :

  1. L'operating model, où l'on décrit la structure organisationnelle, la structure hiérarchique, les employés, les compétences.
  2. Les processus métiers, qui sont ceux qui produisent la valeur de l'entreprise.
  3. La gouvernance des données : définition, catalogue, qualité, type, gouvernance et exploitation.
  4. Le knowledge management, soit l'ensemble des contrats, des politiques, des applications, des appréciations clients, mais aussi les logs de serveurs : l'ensemble informationnel réel de l'entreprise.
  5. La gestion des portefeuilles, que ce soit sur le plan stratégique IT (SPM) ou sur le plan des projets IT (PPM).
  6. L'inventaire physique du SI avec la CMDB ou l'ITAM, qui aide au recensement et à la gestion de la dette technique.
  7. Le delivery avec les plateformes DevSecOps, où l'outil d'AE pourra traquer les initiatives et mettre à jour automatiquement les nouveaux modules, les nouveaux flux, les dépendances ou les changements de scope.
  8. Les coûts du parc applicatif (ITFM), pour connaître facilement ce que coûte tel ou tel composant applicatif, avec le FinOps (token IA compris).
  9. Les tickets utilisateurs (ITSM), pour identifier facilement où agir afin d'obtenir plus de satisfaction.
  10. Les tickets de production (AIOps), parce qu'il y en aura toujours, qui révèlent les faiblesses du SI et permettent d'anticiper quelles architectures sont les plus robustes.
  11. Les incidents et brèches de sécurité (SecOps), qui indiquent où les données ne sont pas assez protégées ou accessibles, du fait d'attaques criminelles.

Ces onze points constituent, de mon point de vue, l'orientation que doivent suivre les outils d'AE pour donner à l'architecture ses lettres de noblesse. Attention : il ne faut pas viser les onze points d'un coup. Il faut les prioriser et avancer graduellement pour, finalement, parvenir aux jumeaux numériques. Le premier, celui de l'organisation, regroupe les points 1 à 4. Le deuxième, celui du delivery, va du point 5 au point 8. Le troisième, celui de la production, va du point 9 au point 11. Et le quatrième couvre l'ensemble des points, ce qui permet de chiffrer combien coûte le système d'information : les femmes et les hommes, les chaînes de valeur, les composants IT (infra, applications), le support, la production et la sécurité.

Merci pour ces conseils. Tu es très pédagogue, et j'ai compris que tu donnais des cours d'architecture d'entreprise. Comment inculque-t-on les principes, mais aussi l'envie de faire de l'architecture, à des étudiants ?

C'est une question qui me taraudait depuis très longtemps, surtout pour les étudiants. La discipline a une vingtaine, voire une trentaine d'années, et avant que ça arrive dans l'académie, il se passe pas mal de temps : aucune école d'ingénieurs, aujourd'hui, ne propose vraiment de parcours. Pourtant, il y a dix-huit mois, j'ai été contacté par Benjamin Gay, de CGI, l'ESN française bien connue. Il me demande si je ne voulais pas donner des cours d'architecture d'entreprise à des élèves en Master 2. Là, mon sang n'a fait qu'un tour et j'ai bien entendu accepté, car Forrester me l'a permis à titre gracieux. J'ai donc donné des cours pendant trois semestres consécutifs. C'était une expérience magnifique. Exposer la discipline à des élèves en Master 2, c'était un vrai challenge, car il fallait enseigner sans que les élèves aient pour autant une vraie expérience informatique ou métier. J'ai trouvé des étudiants réellement intéressés par la démarche, ce qui m'a valu d'être très bien noté.

Tu avais une technique pour capter leur attention ?

Pour l'anecdote, oui : j'ai donné tous mes cours en anglais. Un, ça les familiarise avec ce que sera le monde du travail dans les grandes sociétés, où même si on parle en français, l'ensemble des documents sont rédigés en anglais (à part pour les entrepreneurs, bien entendu). À la Société Générale, par exemple, on ne parle qu'en anglais. Et deux, ça les oblige à pratiquer l'anglais en cours, et donc à garder l'attention. C'était amusant : je commençais le cours en les accueillant, et puis là, switch in English, et ensuite je ne parlais plus qu'en anglais. Et le meilleur, c'est que les questions arrivaient ensuite en anglais. Donc j'avais gagné : de un, l'attention ; de deux, on me posait des questions. C'était vraiment une expérience intéressante.

Programme Architecture Entreprise

Le programme du cours d'architecture d'entreprise dispensé en Master 2.

Et pour des collaborateurs déjà en poste, c'est un exercice différent ?

Pour les collaborateurs, c'est plus facile : on est en terrain conquis. Ils voient ce qu'est l'architecture, et quand on est dans l'entreprise, on peut bénéficier de cours professionnels qui permettent le développement de compétences des architectes. J'ai d'ailleurs écrit un rapport chez Forrester à ce sujet, construit autour de trois piliers.

Le premier, c'est la formation technique (les hard skills) : TOGAF, IT4IT, BPMN, l'agile, le cloud, les API, Lean Six Sigma. Le deuxième, c'est la formation interpersonnelle (les soft skills) : conduire une réunion, convaincre, faire du storytelling, gérer les conflits, faire du mentoring. Cette partie-là, à mon sens, a été laissée de côté pendant beaucoup d'années, en concentrant l'architecte sur le fait qu'il devait être le maître des nouvelles technos. Or cette formation interpersonnelle, pour moi, elle est capitale : c'est elle qui permet de vendre l'architecture, de montrer qu'elle doit être un atout majeur pour les entreprises.

Enfin, le troisième pilier, c'est le développement de la carrière, qui laisse au collaborateur la possibilité de se développer par lui-même, parce qu'il sait ce qui est bien pour lui. C'est ce qu'on voit notamment chez Verizon : une personne peut se former elle-même, et si elle est certifiée, Verizon paie la formation. Ça, c'est vraiment super. Ou alors montrer son expertise en interne, dans des réunions, ou en externe, dans des salons par exemple, en tant qu'individu : c'est très valorisant.

Pour aller plus loin

Stéphane Vanrechem reste disponible pour approfondir n'importe quel sujet à l'adresse svanrechem@eabiz.fr.